Comportement & Intelligence

Cette page s’appuie largement sur l’excellent ouvrage de Nathan Emery : « L’étonnante intelligence des oiseaux », écrit en 2016 et paru en France en 2017 aux éditions Quæ ; ainsi que sur plusieurs études scientifiques citées en bas de page.

SOMMAIRE

L’intelligence animale : définition

Intelligence de l’oiseau : rôle de la taille et de l’agencement du cerveau

Intelligence, évolution, adaptation, sélection

L’intelligence sociale : indispensable pour les oiseaux grégaires

Le remarquable comportement des corvidés :

Conclusion

 

L’intelligence animale

Depuis plusieurs années, l’intelligence des oiseaux fait l’objet d’études et de publications de plus en plus nombreuses. On sait aujourd’hui que certaines espèces montrent des comportements « réfléchis » rivalisant avec ceux de certains primates, voire de jeunes humains.

Mais qu’est-ce que l’« intelligence » ? En science animale, ce terme désigne les capacités cognitives d’une espèce, autrement dit son aptitude à traiter et stocker des informations. Cette définition est très large, elle englobe une grande diversité de processus complexes et de mécanismes d’adaptation variés. Il faut donc garder à l’esprit que l’intelligence est quasiment impossible à mesurer et à comparer d’une espèce à l’autre.

 

Têtes de linottes*

L’ancienne croyance populaire associant la taille du cerveau à l’étendue des capacités cognitives est largement réfutée par les études scientifiques et les observations. Quant aux oiseaux, la plupart d’entre eux fait face à une contrainte non négligeable : pour pouvoir voler, il faut être léger. Ils ont donc (entre autres) des os creux, un corps aérodynamique, des plumes sophistiquées, des sacs aériens, des muscles adaptés, et… des cerveaux légers.

Or, on sait que le cerveau de certains oiseaux est capable de prouesses cognitives, malgré sa taille réduite. Le secret ? Un agencement très différent de celui des mammifères. Par exemple, plusieurs études (1) (2) montrent que certaines zones du cerveau des oiseaux continuent de produire des neurones à l’âge adulte, notamment les régions responsables de l’apprentissage et de la création du chant, du siège des comportements appris au cours de la vie, et du repérage spatial. De nombreux neurones sont remplacés au printemps, la période où il devient important de savoir reconnaître, mémoriser et reproduire le chant de ses congénères, voire d’inventer de nouvelles mélodies pour certaines espèces. De plus, les connexions entre les neurones chez les oiseaux sont souvent plus courtes (et donc plus rapides) que chez les mammifères. Ainsi, malgré l’énergie que requiert le vol, le cerveau des oiseaux reste très efficace en traitement d’information.

 

Pourquoi être « intelligent » ?

Parfois, en raison du hasard de la génétique, un individu peut naître doté d’une ou plusieurs caractéristiques nouvelles. Si cet individu s’avère être avantagé par ces caractéristiques inédites, il est probable qu’il vive plus longtemps, qu’il ait de plus nombreux descendants que ses congénères. Ainsi, pour peu que sa progéniture hérite de ses caractéristiques avantageuses, celles-ci se propageront dans la population au fil des générations. C’est le principe de la sélection naturelle, qui est l’un des mécanismes de l’évolution.

Les capacités cognitives des individus ont très probablement évolué suivant ce même principe, comme tout autre trait morphologique ou physiologique. Certaines espèces ont été confrontées à des conditions environnementales sous lesquelles les individus les plus « intelligents » étaient avantagés, et ces capacités ont essaimé au fil des générations.

Par exemple :

  • Chez les oiseaux migrateurs, un sens de l’orientation très développé représente un atout majeur.
  • Pour les espèces sédentaires, il est vital de pouvoir trouver de la nourriture quelle que soit la saison. Il existe donc des oiseaux capables de cacher leur nourriture et de la retrouver avec précision en hiver, tandis que d’autres savent adapter leur régime alimentaire selon la saison.
  • La fabrication d’outils a été observée chez le corbeau calédonien, qui est capable de choisir une feuille d’une plante particulière, la découper de façon précise et l’utiliser pour récupérer des larves enfouies dans les anfractuosités de bois mort.

On retrouve chez les espèces omnivores de grandes capacités d’adaptation et d’innovation, souvent plus développées que chez les espèces ayant un régime alimentaire plus spécifique.

 

L’intelligence sociale

Pour expliquer le développement d’une intelligence particulièrement poussée chez certaines espèces plutôt que chez d’autres, l’une des hypothèses les plus communément admises est l’« intelligence sociale ».

Dans le monde animal, la vie en société apporte des avantages et des inconvénients. Lorsque l’on évolue dans un groupe, il est plus aisé de repérer de la nourriture, de trouver un partenaire sexuel, de protéger ses petits, de se réchauffer, d’apprendre en observant les autres, etc… Cependant, il est également moins facile de conserver la nourriture pour soi, on devient plus visible par les prédateurs, les maladies et parasites se propagent plus aisément et la compétition pour l’accès aux ressources ou aux partenaires est plus rude que lorsque l’on vit seul.

Malgré cela, une grande partie des espèces aviaires connues est grégaire. Certaines vivent même en colonies pouvant atteindre des centaines d’individus. Ce qui signifie que, pour ces espèces, les avantages de ce mode de vie compensent ses inconvénients. En théorie, ce serait les rudes conditions de la vie en société qui auraient permis le développement de capacités cognitives poussées chez les espèces sociales. Les aptitudes à mieux comprendre son voisin, à anticiper les actions des autres, ou encore à répondre avec précision aux besoins de son partenaire, se sont répandues via la sélection naturelle, faisant des espèces grégaires des espèces généralement « intelligentes ».

 

Le remarquable comportement des corvidés

Les corvidés sont des oiseaux sociaux. Certaines espèces, comme les corbeaux freux ou les choucas des tours, sont même grégaires. Les relations sociales complexes ainsi que leur régime alimentaire omnivore, sollicitent en permanence leurs facultés d’adaptation et d’innovation. Il n’est donc pas étonnant d’observer chez ces animaux des capacités cognitives hors du commun, presque inégalées chez les oiseaux, et dépassant largement ce que l’on constate chez de nombreux mammifères « solitaires ». Autre fait notable : la période d’élevage des jeunes corvidés est particulièrement longue. Or, de récentes études (3) ont démontré qu’il pourrait exister un lien entre les capacités cognitives (notamment sociales) d’une espèce, et le temps que ses individus passent à apprendre auprès de leurs parents.

La diversité des comportements sociaux et des capacités de réflexion des corvidés est étonnante. Il existe à ce jour peu d’études poussées sur la cognition chez ces espèces, mais voici quelques exemples de ce dont ils sont capables :

 

Un exemple surprenant : l’utilisation d’outils

L’un des comportements les plus fascinants chez les corvidés est cette faculté à employer des objets de leur environnement pour parvenir à leurs fins. Même si la fabrication d’outils en milieu naturel n’a été scientifiquement démontrée que chez le corbeau calédonien*, de nombreuses espèces en sont également capable en captivité.

Pour voir quelques exemples d’études menées sur le sujet, vous pouvez regarder :

→  La vidéo de Sébastien Moro de « Cervelle d’Oiseau » :

→  La vidéo du « Monde de Jamy », tournée en Allemagne :

 

Prendre soin de son partenaire, se faire des amis

Chez presque tous les corvidés, les individus tissent des liens très forts avec leur partenaire. Les couples sont généralement unis pour la vie, ce qui apporte des avantages non négligeables. En effet, à deux, il est plus aisé de trouver de la nourriture, défendre ses petits, protéger son territoire, etc…

Chaque oiseau est unique, avec sa propre personnalité. Il est donc très important pour les corvidés de savoir lire les désirs et intentions de son ou sa partenaire, et de pouvoir y répondre. En général, pour améliorer la qualité de leur relation, à laquelle ils sont très attentifs, les individus d’un couple s’offrent mutuellement de la nourriture, lissent les plumes de leur partenaire, se perchent ou cherchent de la nourriture à proximité l’un de l’autre, etc…

Il a récemment été démontré qu’en plus d’être très proche de leur partenaire, les corbeaux freux sont capables de lier des liens d’« amitié » avec leurs voisins de nids. Ils peuvent avoir des interactions étroites avec ces « amis », proches de celles qu’ils ont avec leur partenaire – en dehors des comportements copulatoires.

Pour en savoir plus sur le réseau social des corbeaux freux, nous vous conseillons cette passionnante vidéo de Sébastien Moro :

 

Simplement s’amuser

Chez les mammifères (dont l’Homme), et en particulier chez les espèces ayant une longue période d’apprentissage juvénile, le jeu a été largement décrit. On sait que « s’amuser » stimule les régions du cerveau liées à la motivation et la récompense, surtout chez les jeunes. Puisque le cerveau de certains oiseaux a un fonctionnement proche du nôtre, il n’est donc pas étonnant de retrouver différentes formes de jeu chez les corvidés ou les perroquets par exemple.

Il n’est pas rare de voir des corbeaux faire des acrobaties aériennes, se pendre la tête en bas ou se « disputer » une brindille. Chez les individus imprégnés par l’Homme, certains ont même appris à utiliser des objets inexistants dans leur milieu naturel, comme des jouets, des boites ou des casse-tête.

Dans la nature, le jeu peut être très bénéfique. Par exemple, la plupart des jeunes corvidés apprennent à tisser des liens avec leurs congénères en « jouant » à courtiser, intimider ou même se battre. 

 

Observer et apprendre : la transmission « culturelle »

Quand on vit au sein d’un grand groupe composé d’individus de tous âges, cela comporte un avantage de taille : on peut apprendre des autres. Cela signifie surtout que l’on n’est pas obligé de tout tester par soi-même, ni de commettre de nombreuses erreurs avant d’acquérir de l’expérience. Par exemple, si l’on voit son voisin consommer un aliment inconnu, on peut être relativement sûr qu’il est comestible. Les corvidés étant pour la plupart néophobes (c’est-à-dire qu’ils ont peur de la nouveauté), pouvoir apprendre des autres est donc un atout non négligeable.

Chez le fameux corbeau calédonien, il semblerait par exemple que l’utilisation d’outils en milieu naturel se transmette d’un individu à un autre. Lorsqu’un corbeau utilise une branche en forme de crochet pour récupérer sa nourriture, ceux qui l’observent seront ensuite capables de reproduire ce comportement.

L’utilisation d’outil est néanmoins un exemple isolé d’apprentissage social. Le plus souvent, observer ses congénères permet aux corvidés de reconnaître les dangers potentiels, savoir distinguer un bon aliment d’un toxique, repérer les sites de nourrissage, etc…

 

Se glisser dans la peau de l’autre

Il est évidemment délicat d’étudier la façon dont pensent des animaux, puisqu’il est impossible de leur demander comment ils se sentent, comment ils perçoivent le monde. Cependant, de nombreuses études tentent de prouver que certaines espèces sont capables d’imaginer ce que pense l’autre, ses intentions ou ses désirs.

Comme on l’a vu plus haut, les corvidés sont particulièrement attentifs au comportement de leur partenaire. Une expérience menée sur le geai des chênes (4) indique que les mâles pourraient être capables de comprendre et de répondre aux désirs de leur partenaire, en termes de nourriture. Dans cette expérience, on montre d’abord à un mâle la préférence de sa femelle pour l’un des deux aliments à sa disposition. Lorsque, plus tard, on donne au mâle la possibilité de partager l’un de ses aliments avec la femelle, il aura tendance à lui donner l’aliment qui lui plaît le plus.

Peut-on alors pousser le raisonnement plus loin encore, et se demander si les oiseaux seraient capables de ressentir de l’« empathie » ? Les études sur le sujet en sont encore à leurs balbutiements, le plus souvent basées sur des anecdotes et des faits isolés. Il nous est donc pour l’instant impossible de répondre clairement à cette question, mais les chercheurs disposent de quelques pistes. Par exemple, une étude chez le corbeau freux (5) a montré qu’après un affrontement entre deux individus, les partenaires des belligérants ont tendance à les « consoler ». Ils redoublent d’efforts dans les comportements de couple : ils prennent le bec de leur partenaire dans le leur, lissent ses plumes… 

Il se peut donc que les corvidés soient capables de se glisser dans la peau de leurs congénères, d’autant plus lorsque le lien entre les deux individus est fort. Il reste encore de nombreuses recherches à mener sur le sujet, mais ces découvertes montrent que l’empathie (ou un processus semblable) est susceptible d’exister ailleurs que chez l’Homme.

 

Etre ou ne pas être ?  La « conscience de soi »

Pour tenter de savoir si un animal a conscience de lui-même, c’est-à-dire s’il est conscient de son propre corps, de sa position dans l’espace, l’expérience la plus connue est celle du miroir. Elle a été réalisée sur de nombreuses espèces, et peu l’ont passée avec succès. Le principe est simple : on commence par présenter un miroir à un animal. Puis on colle une gommette sur la tête, le cou, ou n’importe quelle autre partie du corps qu’il ne peut voir en temps normal. Enfin, on le place à nouveau devant le miroir. Si l’animal voit la gommette et tente de l’enlever (sur son propre corps, pas sur son reflet), c’est qu’il a compris que l’animal dans le miroir est en fait le reflet de lui-même.

Lorsque cette expérience fut menée sur des pies (6), certains individus échouèrent, mais d’autres réussirent, tentant directement de retirer la gommette de leur cou après l’avoir vue dans leur reflet. Puisque cette expérience du miroir est quelque peu débattue dans le milieu scientifique, une autre expérience (7) a été inventée pour tester la conscience de soi chez un autre corvidé : le geai buissonnier (présent sur le continent américain). Comme son cousin des chênes, le geai buissonnier cache sa nourriture, se constituant ainsi des réserves pour l’hiver. Or, il a été observé que, lorsque le geai se sent observé par un de ses congénères, il commence par utiliser une première cachette, puis attend que l’autre oiseau soit parti. Une fois seul, il peut alors récupérer sa nourriture et la placer dans une autre cachette, que le potentiel voleur n’a pas pu voir. Sachant cela, les chercheurs ont placé un miroir dans l’environnement d’un geai pendant que celui-ci cachait sa nourriture. Si le geai s’était senti observé par un congénère, il aurait déplacé sa nourriture une fois le miroir retiré. Or, ce n’est pas ce qui s’est passé : la majorité des geais testés n’ont plus touché à leur cachette, même s’ils avaient vu leur reflet dans le miroir. Cela laisse donc penser qu’ils étaient conscients que ce qu’ils voyaient n’était pas un autre oiseau, mais eux-mêmes.

Bien entendu, ces deux expériences ne constituent pas des preuves suffisantes, mais en continuant d’explorer ces pistes, les scientifiques pourraient un jour tirer une conclusion quant au niveau de conscience d’eux-mêmes des corvidés.

 

Pour conclure…
Les corvidés sont des oiseaux très intelligents. Nous venons de découvrir qu’ils sont capables de raisonner, d’innover, de s’adapter, d’observer et d’apprendre. Des expériences ont même montré que dans certains cas, les capacités d’adaptation et de raisonnement de ces oiseaux peuvent égaler – voire surpasser – celles d’enfants de 5 à 8 ans. De plus en plus de chercheurs tentent de percer les mystères de la cognition de ces fascinants oiseaux, mais nous sommes encore très loin d’en saisir toute la complexité. Sont-ils capables de ressentir des émotions complexes comme celles qu’on retrouve chez l’Homme, telle que la compassion, l’amusement, la jalousie…? Quoi qu’il en soit, ce sont des animaux bien plus sensibles que l’image communément transmise ne nous le laisse penser. Les protéger nous apparaît donc comme une priorité.

 

Pour aller plus loin :

Voici un très joli film/documentaire réalisé par un étudiant de l’IFFCAM en 2017 :

Pour d’autres documentaires, voir Le blog de Lazare.

Voici aussi un article du Journal du Dimanche concernant l’intelligence des corbeaux.

 

 

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Rédaction : Julie BOSCA et Guillaume LESPAGNOL,
Relecture : Véronique Bialoskorski
pour LADeL


Sources

Pour revenir sur la partie du texte où l’article est cité, cliquer sur le chiffre (en vert en début de ligne).

(1)  Nottebohm, Fernando. « Why are some neurons replaced in adult brain? » Journal of Neuroscience 22.3 (2002): 624-628.

(2)  Barnea, Anat, and Vladimir Pravosudov. « Birds as a model to study adult neurogenesis: bridging evolutionary, comparative and neuroethological approaches. » European Journal of Neuroscience 34.6 (2011): 884-907.

(3)  Uomini, Natalie, et al. « Extended parenting and the evolution of cognition. » Philosophical Transactions of the Royal Society B 375.1803 (2020): 20190495.

(4)  Ostojić, Ljerka, et al. « Evidence suggesting that desire-state attribution may govern food sharing in Eurasian jays. » Proceedings of the National Academy of Sciences 110.10 (2013): 4123-4128.

(5)  Fraser, Orlaith N., and Thomas Bugnyar. « Do ravens show consolation? Responses to distressed others. » PLoS One 5.5 (2010): e10605.

(6)  Prior, Helmut, Ariane Schwarz, and Onur Güntürkün. « Mirror-induced behavior in the magpie (Pica pica): evidence of self-recognition. » PLoS biology 6.8 (2008): e202.

(7)  Clary, Dawson, et al. « Mirror‐mediated responses of California scrub jays (Aphelocoma californica) during a caching task and the mark test. » Ethology 126.2 (2020): 140-152.

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* Les linottes sont de petits passereaux au chant mélodieux, présents dans nos régions. Leur plumage présente généralement des tons de gris ou marron. Elles ont la particularité de ne pas spécialement cacher leur nid, le construisant parfois à la vue des prédateurs. C’est ce qui leur a valu la réputation (quelque peu injuste) d’oiseaux peu futés. D’où l’expression « tête de linotte » désignant quelqu’un d’étourdi.

 

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